Vivre dans le trou du beigne ou les aléas de la monofonctionnalité, les cas de Rio de Janeiro et Montréal

Un texte François Fortin, le Justicier invité de janvier

Bien que Rio de Janeiro soit beaucoup plus grande que Montréal, ces deux villes occupent une place de métropole dans leur région respective et misent sur une politique culturelle très forte pour assurer leur développement économique. Bien que se soit deux villes à l’échelle très différente (agglomération de Rio : 11,8 M et de Montréal : 1,9 M d’habitants), j’utiliserai cette apparente faiblesse à la manière d’une hyperbole pour illustrer mon argumentaire à propos de la ségrégation résidentielle[1] dans ces deux villes.

 Rio de Janeiro

Voici la situation de Rio de Janeiro telle que j’ai pu l’observer et la comprendre au niveau de la ségrégation résidentielle. Tout d’abord, la vitalité de son centre-ville a beaucoup pâti au cours des dernières décennies. Cela a commencé par le déménagement du gouvernement fédéral vers la nouvelle capitale du pays, Brasilia, en 1960. Les problèmes créés par cet événement persistent d’ailleurs encore de nos jours. Par exemple la désertion des nombreux édifices abritant jusque là des organes du gouvernement fédéral, dont nombre d’entre eux sont encore inoccupés de nos jours. Un autre phénomène a marqué énormément ce centre-ville : l’exode des habitants des campagnes. Ils sont venus régulièrement grossir les rangs de la population carioca et se sont installés où ils trouvaient de la place. Notamment sur les nombreuses collines encore non développées de la région centrale ainsi que dans les bâtiments abandonnés du centre-ville.

Cela a eu pour effet de provoquer une deuxième vague de désertion : les riches se sont enfuis du centre-ville, laissant sur place des édifices vides et à l’abandon. Il est important de noter que la ségrégation sociale est très forte au Brésil, notamment dans les villes et que les différentes classes sociales ne se mélangent que très rarement. Cela a donc transformé le centre-ville en une sorte de ghetto concentrant les couches de population les plus défavorisés, concentrant du même coup les problèmes de sécurité, de salubrité et de dévitalité économique associés à ces couches de population. On assiste donc ici à des conflits d’usages de l’espace urbain très aigus, qui trouvent leur source dans un manque d’organisation du tissu social du centre-ville.

Montréal

Dans l’arrondissement Ville-Marie (dont le centre-ville recouvre un grande partie de son territoire), on remarque une diminution marquée de la population (-28,9% depuis 1966), une thématisation des espaces publics (quartier international, quartier des spectacles, etc.) et un faible degré d’habitabilité (4,9% de la population de la ville de Mtl et 3,7% des familles). Ensuite, si on consulte par exemple le document de présentation du PPU du Quartier des spectacles – secteur place des arts, qui est un projet majeur de réhabilitation d’une partie du centre-ville de Montréal visant à consolider ses attraits culurels. On voit que sur les 9 objectifs s’y retrouvant, un seul d’entre eux touche la problématique du milieu de vie. De plus à même cet objectif il est indiqué que «[…] l’habitation serait exclue au pourtour des places publiques à l’exception peut-être des ateliers-résidences pour artistes.» (Ville de Montréal. 2008, 10). C’est clair que le but ici n’est pas d’amener de nouveaux résidents dans ce secteur. Il est compréhensible que cette clause est présente afin d’éviter les conflits avec les spectacles, mais mon malaise reste entier puisqu’il est explicite que la création de lieux d’habitation est totalement extérieure à l’exercice de planification qu’est le PPU du Quartier des spectacles.

On retrouve quand même quelques projets d’habitation au centre-ville de Montréal. L’on peut prendre en exemple le projet des Condominiums Louis Bohème  . Mais ce projet-ci comme beaucoup d’autres se retrouvant au centre-ville s’adresse à une clientèle composée de jeunes professionnels en premier lieu. C’est une couche de population qui n’est pas en manque de logements, surtout pas au centre-ville. On crée donc une certaine concentration d’un type de population dans cette partie de la ville par des projets du genre. Excluant du même coup les autres types de population de ce pôle d’activité économique dominant au niveau régional. 

En gros, à Montréal on a un centre-ville qui se vide de ses habitants et où la majorité des interventions qui y sont faites ne visent pas vraiment la création d’un milieu de vie diversifié, mais plutôt à supporter la mise en spectacle de la ville ou encore la vente aux marchés internationaux. Cela constitue, selon moi, une façon déficiente et innapropriée d’aborder la problèmatique d’un centre-ville. En plus on rejoint ainsi la problématique brésilienne, certains types de population sont repoussés alors que certains autres sont concentrés dans un lieu central. Selon moi, pour assurer la vitalité et l’attractivité d’un centre-ville, il faut s’assurer d’abord et avant tout qu’il soit habité. Le fait que des gens y vivent et qu’ils y réalisent de nombreuses activités de natures multiples (travail, commerce, loisirs, etc) fait de celui-ci un milieu de vie dynamique. Et ce sont des milieux de vie dynamiques que les touristes et les citoyens veulent découvrir et fréquenter pas des «parcs d’attractions» qui ne sont en fait que des coquilles vides occupés seulement pour le temps de la représentation.

En regard de la brève présentation de la situation dans les deux villes, je pose cette question : Est-ce que l’on va attendre que les population plus vulnérables de Montréal fassent comme dans la ville de Rio de Janeiro ? Qu’elles envahissent de manière anarchique le centre-ville qui est un pôle d’emploi incontournable, fatiguées quelles seront de devoir s’établir toujours plus loin de celui-ci ? Ou va-t-on prendre la situation en main et proposer des alternatives au développement qui se fait actuellement ?

Il y a de la place dans le tissu urbain du centre-ville montréalais. Il y a aussi un important réseau d’infrastructure (métro, pistes cyclables, espaces publics, etc.) qui est déjà en place et que l’on pourrait bonifier. De façon plus pratique voici quelques pistes d’interventions disponibles. Il y a les subventions pour inciter à rénover le parc résidentiel existant, de nombreux programmes du genre ont donné des résultats très intéressant (notamment à Rio, voir le : Projeto corredor cultural (Pinheiro et al. 1993)). Assurer une densification des rues perpendiculaires aux grands axes d’activités (Ste-Catherine, René-Lévesques, etc.) qui sont un peu plus tranquilles et donc plus propices à une addition de résidences. Il est aussi possible d’effectuer une densification douce des bâtiments déjà existant par l’ajout d’un étage ou plus. Cette augmentation du nombre de résidences permettrait de compléter la mixité du centre-ville qui est déjà bien doté en commerces et autres services. Ensuite il faudrait insérer des services s’adressant spécifiquement aux familles. Comme l’inclusion d’espaces de loisirs familiaux aux espaces publics déjà existants. L’ajout de garderies et pourquoi pas d’écoles. Et finalement s’assurer de fournir un éventail de logements dont les prix s’adressent à plusieurs types de population, des plus pauvres aux plus riches. Si vous me demandez où ce type d’interventions pourraient se produire dans le centre-ville, je répondrais sans hésiter l’axe formé par les stations de métro Berri-UQAM et Place-des-arts. Un coin de notre belle métropole qui aurait bien besoin d’un petit coup de pouce. Les quartiers jouxtant le centre-ville seraient également d’excellents choix pour appliquer cette stratégie étant donné leur caractère déjà résidentiel et leurs nombreux atouts (transport en commun, parcs, services, etc.).

 Références :

OCPM – Condominiums Louis Bohème : http://www.ocpm.qc.ca/consultations-publiques/condominiums-louis-boheme

Profil sociodémographique – Ville de montréal : http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/mtl_stats_fr/media/documents/VILLE%20DE%20MONTR%C9AL_MAI%2009_2.PDF

 Profil sociodémographique – Arrondissement Ville-Marie: http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/MTL_STATS_FR/MEDIA/DOCUMENTS/VILLE-MARIE_AVRIL09_2_4.PDF

PPU quartier des spectacles : http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/arrond_vma_fr/media/documents/ppu_quartier_spectacle.pdf

Douglas S. Massey and Nancy A. Denton. 1988. The Dimensions of Residential Segregation. In Social Forces, 1988 67: 281-315, University of Chicago : Chicago.


[1] Selon Massey et Denton (1988) on peut définir la ségrégation résidentielle de manière générale comme étant la séparation qui existent entre deux ou plusieurs groupes d’individus vivant dans différentes parties d’un environnement urbain. Cette séparation peut avoir différents degrés compte tenu de la grosseur des groupes d’individus, de leur répartition sur le territoire, de leur concentration en certains endroits, etc.

Publicités

À propos de Les Justiciers urbains

Un jour, à la suite d’un projet mésadapté pour nore quartier, nous, les Justiciers urbains, avons été frappés par le devoir d’accomplir le destin qui nous unissait. Cette union nous a confié des turbos pouvoirs : lucidité et «exécutivité» hors du commun, capacité de faire triompher le bien du mal (uniquement dans des milieux citadins) ainsi que «sens de l’urbain» les avertissant des dangers imminents. Les Justiciers urbains aiment leur ville plus que tout. C’est pourquoi nous nous intéressons à l’ensemble des questions et enjeux concernant Montréal et sa région. Nous prenons position et faisons valoir nos idées face aux enjeux d’actualité. Nous produisons des éditoriaux, rédigeons des mémoires et participons à des consultations publiques avec pour mission de servir le bien commun de Montréal et de ses citoyens.

Publié le 25 janvier 2012, dans Les Justiciers invités. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :